Introduction à la société paysanne dans le Béarn du

XIII ème siècle.

(par Guilhemot)

 

Cette introduction sur la société paysanne dans le Béarn du XIIIème siècle se base sur l’étude majeure
de Benoît Cursente « Une histoire de questalité » paru aux éditions de la SSLA à Pau en 2011. Cet
ouvrage de référence rengorge d’exemples et de textes d’époque d’une richesse rare permettant de se
plonger dans les mœurs et les mentalités de la société paysanne Béarnaise des XIIIème et XIVème
siècles, jusqu’alors peu connues du grand public.


1. La société paysanne en Béarn à la fin du XIIème siècle.

Le manque de sources sur cette période n’autorise pas de certitude mais la société paysanne de la fin
du XIIème siècle en Béarn semble organisée selon un schéma de seigneuries domestiques, liées par de
puissants liens de servitude personnelle. Le maître de maison, tant noble que paysan, est qualifié de
seigneur (dominus puis senhor), héritier du tout puissant pater familias Romain.

Ce seigneur domine son groupe domestique appelé familia (le groupe des esclaves domestiques en
latin), companha (ceux qui mangent son pain) ou maynada ( maisonnée). Ce groupe domestique n’est
pas à prendre au sens de la famille moderne (id. ceux qui vivent sous le même toit) mais plutôt comme
une seigneurie subalterne devant, à partir d’un certain seuil, céder le pas à l’autorité d’un seigneur
noble dominant.

Le seigneur exerce son autorité sur un espace précis, qui dés le XIIéme siècle prend le nom de casal.
Pour cette période, le casal est une tenure structurée autour d’une maison. Cette tenure se compose
d’un enclos où est bâtie la demeure du maître, d’un ensemble de parcelles de culture, et enfin de droits
d’usage sur les espaces pastoraux de nature publique dont les usagers sont tenus à verser un tribut à
celui qui en détient le domaine ; les terres hermes.

Le casal est une des entités qui a permis de fonder un lien de dépendance sur la possession d’un
bien qui est dit censualis (soumis au cens) et/ou servicialis (tenu à une obligation de service). A la
fois cellule sociale, cellule de production et unité de perception, le casal organise la dépendance
à deux niveaux. Le maître domine sa maisonnée et est lui même soumis à son seigneur dominant.
La diversité des obligations du casal semble obéir à une certaine logique. Lorsque le casal est situé
dans une seigneurie locale ou loin des résidences princières, il tend à être essentiellement une cellule
de production paysanne et de prélèvement seigneurial. Lorsque le casal est implanté à proximité
immédiate d’un lieu de pouvoir seigneurial, les obligations de service prennent le pas sur les
prélèvements en nature ou en espèce. Service d’ost, de chevauchée, de charroi ou de guet, la diversité
de ces services est grande. Le plus insolite et le plus célèbre est sans conteste celui du casal d’Escono,
qui a pour mission de faire taire les grenouilles qui peuplent les fossés du château afin sans doute
d’assurer au comte de Bigorre et à son épouse un sommeil paisible…

Les casaux ont vu le jour à partir du XIème siècle de manière lente et progressive. La période qui
suit l’an mil est marquée par territorialisation des pouvoirs de toute sorte. Les vicomtes n’ont pas les
moyens d’exercer un contrôle direct de l’ensemble de la population. L’aristocratie de pays n’a ni la
puissance ni la liberté d’action nécessaires pour imposer un encellulement autour se ses châteaux. Le
casal fut donc vraisemblablement le maillon extrême de cette chaîne féodale, et c’est par intermédiaire
des notables tenant casal que le vicomte a pu imposer sa présence dans le Béarn profond. Il fut en cela
imité par les seigneurs locaux qui créèrent un échelon subalterne de dépendance les élevant d’autant.

Passé le milieu du XIème siècle, ce modèle d’organisation va se développer progressivement par
division de casaux anciens, par création de nouveaux casaux sur des terres vierges à défricher ou
bien encore par transformation d’entités préexistantes (villas) en casaux. Au début du XIIIème siècle,
il paraît bien établi que le casal constitue la forme dominante de l’organisation de la société et de
l’habitat, même s’il ne peut être exclu que d’autres types de cellules de vie paysanne aient survécu
dans certaines seigneuries laïques locales.


2. L’instauration de la questalité (vers 1250-1350)

Le climat général au XIIIème siècle est à la rationalisation des savoirs et des pouvoirs afin de répondre
au vertigineux accroissement des dépenses des rois et des princes à des fins essentiellement militaires,
mais également administratives et somptuaires. Avec pour corollaire, le souci de mieux contrôler les
territoires, leurs ressources et leurs populations. Gaston VII Moncade, au delà de son image de rebelle
irréductible à son seigneur le roi d’Angleterre, fut l’instigateur de trois innovations majeures à la
base du Béarn moderne : 1° une large extension du for de Morlaàs à des communautés rurales. 2° la
généralisation du droit d’aînesse. 3° l’instauration de la questalité.

L’instauration de la questalité, forme Béarnaise de servage institutionnalisé, débute vraisemblablement
vers le milieu du XIIIème siècle. La mise à jour des fors de Béarn menée par Gaston VII aux alentours
de 1250 introduit cette notion sous la forme de divers articles. Le tour de force du législateur consiste
à intégrer une notion de servage de droit Romain antique à un ensemble de coutumes et traditions
compilées dans les fors. La traduction du mot Romain « servus » (esclave en latin) par « Questau »
donne une légitimité de droit savant à cette révolution culturelle. Ces nouvelles dispositions font
apparaître trois principes fondamentaux : 1° le statut de questalité, comme celui de noblesse, sont dans
les mains du prince. 2° la question du servage personnel est indissociable du statut de la terre. 3° ce
statut de la terre détermine si la personne qui la possède relève de la noblesse ou de la roture.

Dés lors, la tendance va être pour le seigneur, à imposer des obligations de nature servile à ses anciens
tenanciers censitaires. Ce mouvement sera à l’origine de nombreuses contestations mais le rapport de
force est dans le camp des seigneurs qui peuvent généralement disposer de registres de cens remontant
au delà des témoignages oraux produits par les tenanciers. Par ce processus, les descendants directs
des censitaires (i.e qui devaient le cens) qui tenaient les casaux de la fin du XIIème siècle deviennent
sans pouvoir réellement s’y opposer, des questaux soumis à devoir servile. Une fois ces obligations
reconnues, un lien de servitude personnelle envers son seigneur se crée, qui oblige le tenancier au
paiement d’un nouvel impôt spécifique : la queste.
Cet impôt est directement lié à l’utilisation pour le bétail des eaux et des terres hermes détenues par le
seigneur. Il est réparti par feu et est proportionnel au nombre de bêtes possédées.

L’instauration de la questalité permet au vicomte d’asseoir sa domination sur la population dans la
mesure ou c’est lui qui décide qui sera noble, parce que légitime détenteur d’une part des terres hermes
de la vicomté, et qui sera questal. De manière générale, il semble que cette séparation se soit fondée,
comme dans la plupart des autres régions, sur la capacité militaire de l’instant. Ce furent ceux qui
étaient en situation de combattre à cheval qui accédèrent au monde des privilégiés, et tous les autres,
qui basculèrent dans la questalité.

L’instauration de la questalité ne se passa pas sans fortes résistances et cette période peut être
considérée comme une période de forts troubles sociaux. Mais il semble que ces mécontentements
individuels ne débouchèrent jamais sur un mouvement collectif. Seules les communautés de tenants
casaux compactes et fortement structurées eurent une réelle capacité de résistance à la questalité.
Dans les hautes vallées de Barétous, Aspe et Ossau, le rapport de force était tel que le vicomte y

laissa subsister la puissante oligarchie des maisons casalères, sans leur imposer la queste. Dans de
nombreuses zones du piémont, le vicomte du se contenter d’un statut mixtes « sur mesure » permettant
aux oligarchies agro-pastorales de conserver la majeure partie de leurs privilèges.
Mais cette résistance des tenants casaux des hautes vallées eut pour effet d’inciter le vicomte à s’en
prendre au système des casaux. Les milices Ossaloises avaient clairement démontré que les casalers
pouvaient acquérir une capacité militaire leur permettant d’interférer sur la politique vicomtale. Il
était hors de question de risquer une contagion de ce modèle dans le piémont. C’est sous le règne
de Gaston VII Moncade que fut prise la décision de permettre à un nombre croissant d’habitants du
Béarn d’accéder à un statut de franchise. Elle consista à placer de petites communautés rurales sous le
régime du for de Morlaàs. Là ou le vicomte n’avait pu imposer son système de questalité, il fit en sorte
de créer de nombreuses terres de franchise, comme les bastides, avec lesquelles les oligarchies ayant
conservé leur autonomie durent partager les droits pastoraux.

Même s’il ne fut probablement jamais question de supprimer les casaux, qui formaient une armature
indispensable de redevances et de services, cette politique aura au final pour effet de les affaiblir.
On les désarma en élaguant leurs services de toute dimension proprement militaire. On cassa leur
capacité de croissance en drainant massivement leurs sous dépendants vers des terres de franchises qui
dépendaient directement du seigneur. On dévalorisa le privilège sur quoi se fondait leur supériorité
sociale : l’exclusivité aux terres hermes.
Dés la fin du XIVème siècle, les maisons questales auront commencé à glisser inexorablement sur la
pente du déclin, mais ceci est une autre histoire…


3. La difficulté d’échapper au servage.

Très rapidement après l’instauration de la questalité, il devient parfaitement admis par tous, qu’elle ne
correspond pas à un état naturel des choses, mais qu’elle découle des seuls aléas de la société humaine.
Dés lors, il devient légitime qu’un questal cherche à retrouver son état de nature pour lui et pour sa
descendance en obtenant son affranchissement. Dans un premier temps, (vers 1280-1360), on assiste à
de nombreux affranchissements collectif. A partir du milieu du XIVème siècle, la crise démographique
mettra un terme à ce type d’affranchissements au bénéfice d’affranchissements individuels.

Les affranchissements collectifs de la première période consistent à placer une population donnée sous
l’égide du for de Morlaàs. Cette concession accorde à des individus des libertés personnelle en totale
opposition avec le statut de questal : ils ne sont astreints à aucun prélèvement spécifique ; ils peuvent
disposer librement de leurs biens ; ils ne sont tenus à aucune obligation d’hébergement dans leur
maison ; ils peuvent quitter librement la ville à leur guise ; ils ne peuvent faire l’objet d’aucune saisie
de corps ; ils ont une capacité militaire de nature publique limitée dans l’espace et dans le temps ; ils
répondent au tribunal public. Cette concession au for de Morlaàs crée de plus pour leur habitat, un
espace privilégié matérialisé par une clôture surmontée par une palissade et fermée par un portail. A
l’intérieur de cette clôture, les maisons sont placées en vis-à-vis de part et d’autre d’une voie publique.

Avant d’aller plus loin, il est utile de préciser la population concernée par ces affranchissements
collectifs. Nous avons vu plus haut que Gaston VII avait généralisé le droit d’aînesse. Pour une maison
questale, il s’agit d’un droit intégral qui laisse les cadets sans aucun espoir de succession ou même
d’établissement dans le casal. Il ne leur reste plus qu’à devenir domestique, à partir ou à s’installer
sur une tenure, petit lopin de terre dépendant du casal. Ceux qui choisissent cette solution prendront
le nom d’esterlos à la fin du XIIIème siècle et partageront le triste sort des botoyers, petits tenanciers
dépendant du maître de casal. Cette population de botoyers et d’esterlos sera caractérisée par une
dépendance envers le maître du casal, une grande précarité et une pauvreté extrême. Ils seront parfois
à l’origine de troubles sociaux importants et l’affranchissement sera une réponse à leur situation, qui

reste compatible avec la volonté du seigneur de limiter la puissance des casaux.
En revanche, le principe de la fixation des questaux à leur tenure est fortement affirmé. Les maîtres
des casaux restent donc liés fermement à leur questalité.
En 1281, Gaston VII fonde à Bellocq le premier bourg Béarnais qualifié de bastide, et il interdit d’y
recevoir les « seigneurs des casaux questaux et leurs fils ». La population visée dans les casaux est
donc plus ou moins limitée aux botoyers. Les chartes de fondation des bastides suivantes montrent que
celles-ci s’ouvrent progressivement aux esterlos, et même aux maîtres de casals, s’ils peuvent confier
leur casal de leur vivant à un héritier.

Beaucoup plus fréquentes que les bastides, furent les formations d’agglomérations nommées bourgs.
L’exemple de la charte de fondation de Maslacq, accordée par la vicomtesse Marguerite en 1298,
montre que les acteurs sont un groupe de questaux, de notables dont les maîtres sont qualifiés
de « seigneurs », qui cherchent à sortir de leur condition servile. Ce groupe représente une force
sociale suffisante pour négocier avec le pouvoir. Au final, cette négociation se terminera par un
partage des vingt casaux avec quatre-vingts nouveaux habitants en échange de leur affranchissement.

Un autre exemple, celui de la charte d’affranchissement que le seigneur d’Audaux, Raymond Arnaud,
concède aux dépendants de sa seigneurie en 1289. Cet affranchissement répondant à une situation de
crise concerne tous les habitants de la seigneurie, tant ceux restés dans la seigneurie que ceux qui s’en
étaient enfui. C’est manifestement la mise en place du statut de servage qui a provoqué cette rébellion
et l’affranchissement permet de régler le conflit. Dans ce compromis, et outre leur affranchissement
perpétuel ainsi que celui de leur dépendance, les bénéficiaires parviennent à conserver une bonne part
de leurs pratiques anciennes et obtiennent les privilèges du for de Morlaàs sans avoir à déplacer leurs
domiciles pour venir constituer un bourg de part et d’autre d’une rue. En contrepartie, le sire d’Audaux
conserve de fortes prérogatives féodales sur ses sujets comme accepter les réquisitions de volailles,
héberger deux hommes à pied ou à cheval, l’aider à doter sa fille ou acquitter une éventuelle rançon…
Tout ceci sans compter le versement d’un cens annuel collectif de mille sous Morlaàs à partager entre
les maisons au prorata des richesses…

La charte d’Audaux très officiellement cautionnée par Gaston VII semble avoir fait jurisprudence
et les communautés les plus puissantes vont s’engouffrer dans la brèche ainsi ouverte en négociant
l’achat pur et simple du régime du for de Morlaàs au vicomte de Béarn contre des droits d’entrée
parfois exorbitants. De manière générale et très tôt, la négociation des droits d’entrée va constituer
l’essentiel d’un vaste « marché de la liberté ».

Passé 1350, c’est essentiellement par affranchissements individuels que se fait l’accès à la liberté. Les
actes notariaux concernant des affaires d’affranchissements de questaux montrent que ces procédures
répondent à des préoccupations diverses. Ils concernent aussi bien des esterlos que des chefs d’ostau
avec leur casal ou encore des casaux de statut servile abandonnés devant être affranchis pour trouver
un repreneur sous forme censitaire. Pour les casaux serviles, la procédure conduit généralement à un
accord négocié ou le seigneur cherche à conserver un maximum de liens de servitude. Pour les esterlos
il était autrement plus facile d’accorder la plus pure des libertés possibles.

Enfin, pour beaucoup de serfs Béarnais, le déguerpissement a constitué le chemin le plus radical vers
la liberté. Ce phénomène constitua un problème social suffisamment important pour trouver un echo
dans les fors de Morlaàs. Dans la pratique, il semble que les seigneurs ne mirent que rarement en
application leur droit de poursuite.


4. Pour conclure…

On peut donc voir que le XIIIème siècle a été une période de changement social majeur pour la
société paysanne Béarnaise. La queste n’est rien d’autre, au départ, que le paiement de droits
d’usage qui étaient auparavant gratuits. Si les opérations d’affranchissement ont des allures de
transactions « gagnant-gagnant », il apparaît au final que le seigneur en sort bien plus riche dans la
mesure où il échange une notion immatérielle de liberté contre des espèces sonnantes et trébuchantes.
Ce furent les maîtres de casaux qui eurent le plus à perdre de ces évolutions et on assiste à un transfert
de richesses des maisons paysannes notables vers les maisons seigneuriales.

L’avènement des esterlos a été pour les seigneurs une affaire en tout points profitable. Auparavant
à l’abri des casaux et ne rapportant rien, la questalité conjuguée avec le régime de primogéniture les
forcent à sortir de la pénombre des casaux dont ils ne peuvent plus espérer hériter. Alors, les esterlos
tombent entre les mains du seigneur féodal. S’ils souhaitent rester en s’établissant sur un botoy, ils
sont soumis à la queste. S’ils décident de s’établir sur une tenure à cens, il devront s’en acquitter. Si
ayant amassé quelque pécule ils souhaitent être affranchis, on le leur accorde généralement…en les
soulageant de leurs maigres économies. S’il est un moment où l’image misérabiliste des cadets de
Béarn est pleinement fondée, c’est bien celui que nous considérons ici…